qaniss

J’avais été laissé pour mort, mon corps rejeté contre celui mutilé de Sayyad, le chasseur d’ifrit. Me redresser fut une véritable torture, mes tempes menaçaient d’exploser et ma boite crânienne semblait désormais trop petite pour accueillir ma cervelle. J’étais couvert de sang, ne sachant de laquelle de mes plaies il provenait. Les douleurs qui me martelaient le crâne me laissèrent suffisamment de répit pour m’apercevoir qu’il ne s’agissait pas de mon sang, mais de celui de Sayyad. Son bras droit, déchiqueté par les lames de l’ombre qui l’avait attaqué, pendait dans un gargouillement inquiétant. Sans assistance, le qaniss mourrait avant la nuit.

Malgré le trouble de ma vue, je pouvais aisément me rendre compte que nous étions seuls. Nos corps inertes avaient été déplacés hors du village, dans un terrain pierreux où les pies piquetaient un corps méconnaissable. Elles n’avaient pas encore osé s’en prendre aux nôtres, encore trop vivants pour ces charognardes, mais s’approchaient le bec gourmand. Je tentais de replier mes jambes, engourdies sous le poids inerte du corps de mon compagnon d’infortune.
Mon mouvement, malgré sa lenteur maladroite, amplifia le saignement. Le gargouillement du bras était maintenant un filet continu de sang, une profonde estafilade dans son dos se mit également à saigner. Il me fallait faire vite si je voulais lui venir en aide. Mon bras avait été sauvé par le froid de la neige lorsque j’avais tué la femelle talj’hyal. Mais ici, il n’y avait ni neige ni glace. Le feu serait peut-être efficace, j’avais entendu dire qu’on pouvait refermer des plaies avec le feu…
N’écoutant plus le battement persistant de mon crâne, je m’approchais du bras du qaniss. L’humérus était pratiquement sectionné à une paume de l’épaule, une sangle garrotait les vaisseaux, juste en-dessus. Qui donc pouvait lui avoir posé cette sangle pour abandonner ensuite son corps ?
J’avais encore mon sac avec moi, un briquet et un restant d’amadou s’y trouvaient. Restait à trouver un combustible dans ce terrain aride. Jetant un regard autour de moi, je remarquai quelques pierres colorées ressemblant à celles que ramassent les alchimistes. J’amassai quelques orangées et rubicondes, en évitant les azurs qui plaisaient tant aux Sorhnas, et tentait de les chauffer sur mes maigres braises. Je ne pus éviter de faire un bond en arrière lorsqu’une orangée s’enflamma vivement. J’avais trouvé comment arrêter le saignement du qaniss.

ardent

Lorsque la nuit arriva, je m’écroulai sur le corps toujours inerte de Sayyad. Même l’odeur de chair brûlée, dont la pestilence avait eu raison de l’appétit des pies, n’arrivait plus à me maintenir éveillé.
Une douleur à la jambe m’éveilla soudain, le feu s’était éteint et un lycaon squelettique venait de planter ses crocs dans mon mollet, pas bien profondément heureusement. Mon sursaut avait suffit à le faire reculer, mais il ne tarderait pas à revenir avec l’aide de ceux que j’entendais rôder aux alentours. Ma tête me faisait toujours aussi mal, mais ma vue n’était plus trouble. Je me rendis alors compte que j’étais allongé sur le corps du qaniss et que celui-ci était toujours chaud. Des grognements à quelques dizaines de mètres m’apprirent que les lycaons se disputaient quelque morceau de choix, ça me laissait quelques instants de répit.
La position assise ne m’apportant pas de douleur ni de vertige supplémentaire, je décidai d’essayer de me lever. Mon corps était meurtri plus que je ne saurai dire, mais la douleur sourde qui en irradiait me permit de ne pas céder à l’étourdissement. Deux fois, cinq fois, je confondis verticale et horizontale et manquais de tomber, mais à chaque fois la douleur me rappela où étaient mes membres. Après plusieurs minutes, je me sentis assez ferme pour faire quelques pas.
Ma station debout devait faire hésiter les charognards qui restaient éloignés. Il ne fallait pas rester là. Lorsque la nuit finirait, ce ne seraient plus les lycaons qui seraient à craindre. Ceux du village ou ceux qui avaient jeté nos corps ici reviendraient peut-être avec d’autres intentions.
Je n’avais pas sauvé Sayyad pour l’abandonner.

lycaon

Ces quelques pas m’avaient prouvé que mes forces n’étaient pas réellement atteintes. Je soulevai tant bien que mal le corps amputé du qaniss et marchai en direction de l’ouest. J’y avais aperçu un ruisseau avant d’arriver au village…
Seulement douze pas, je n’arrivai à faire que douze pas avant qu’un lycaon se jette sur le corps inerte que je portais. Mais soudain, des jappements de douleur résonnèrent dans le groupe des bêtes affamées. Mon fidèle talj'hyal qui avait refusé de me suivre dans la forêt des polatouches venait de se jeter au milieu des charognards qui prenaient la fuite.

Deux jours plus tard, Sayyad ouvrait enfin les yeux. Il avait perdu un bras, mais la vie était restée accrochée à lui. Quant à moi, malgré le trou à l’arrière de mon crâne, je me sentais prêt à affronter Hammarat !
Les rhizomes que j’avais trouvés dans le ruisseau et les lapins que ramenaient le talj’hyal suffirent à nous nourrir deux jours de plus et à rendre assez de force à mon compagnon pour qu’il puisse marcher. Durant ces quelques jours de repos où nous demeurions cachés dans les roseaux, je vis passer divers groupes de toutes origines. Heureusement, ils ne s’attardèrent pas.
Quelque chose dans leur attitude m’intriguait. Ils avaient un air hagard, désorienté…

Je décidais de laisser au qaniss quelques jours de repos supplémentaires en compagnie du talj’hyal qui l’avait adopté. Son état physique ne m’inquiétait pas, mais la perte de son bras droit l’avait affecté. Son rôle de chasseur d’ifrit était remis en question et mes arguments ne le convainquaient guère.
Je dirigeais mes pas vers le nord, à la recherche d’un village où je pourrai nous faire passer pour des victimes des évadés. A l’horizon s’élevait un cercle de collines basses. Il me fallut plusieurs heures pour m’en approcher.
Une silhouette se détacha à son sommet et j’esquissai un sourire. Iëcha !

- Tu arrives encore une fois à point nommé, me dit-elle lorsque je la rejoignis. Ton assistance ne nous sera pas inutile. Hakim et moi avons découvert d’étranges statues qui irradient d’alchimie. Nous aimerions les étudier tranquillement, mais des hommes de la Triade approchent. Tes talents seront parfaits pour les occuper et nous laisser le temps de savoir de quoi il retourne !

Je n’eus pas le temps de réagir ni de parler de mon compagnon, Iëcha me fit avaler une de ses mixtures et ma fatigue s’envola. L’heure était à l’action, les soldats de l’Empire n’étaient plus qu’à quelques pas…

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Iëcha et moi rejoignîmes rapidement la zone des statues. Je pouvais en discerner huit. Les compagnons du kabircheikh s'en étaient déjà approchés, se dispersant dangereusement. Heureusement, on pouvait compter sur la rapidité des méharistes.

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Les statues irradiaient autour de nous, Iëcha me laissa alors que je commençai à interpeler nos adversaires.

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Le kabircheikh était accompagné d'un oracle et d'une évocatrice. Les Sorhnas étaient nombreuses, il devait avoir eu vent de la présence de ces statues pour se faire accompagner d'autant d'alchimistes.

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Malheureusement, nos adversaires étaient également bien informés !
Leur alchimiste était accompagné d'un de ces inquisiteurs qu'Abdelan craignait tant.

Le temps de tourner la tête pour voir l'étrange valse des méharistes qui s'approchaient d'une statue, disparaissaient et réapparaissaient près d'une autre pour recommencer encore, l'inquisiteur avait disparu.

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L'oracle aurait dû s'en méfier. Elle tomba sous les coups conjugués de l'inquisiteur et d'une ombre qui avait réussi à se glisser derrière elle.

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Je continuai à provoquer les soldats de l'Empire pour les attirer à moi, mais c'est Feng Sao qui s'approcha. Mes blessures étaient trop récentes pour que je puisse tenir contre lui et je m'écroulai en quelques instants.

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Heureusement, Iëcha veillait... Elle avait terminé son étude des statues et se jeta sur Feng Sao qui n'eut pas le temps de réagir !

Quelques heures plus tard, je m'éveillai. Sayyad et mon talj’hyal étaient à mes côtés. 
Il me raconta comment la sorcière blanche avait sauvé nos corps en les plaçant au dehors du village, garrotant le bras mort du qaniss et comment elle l'avait retrouvé grâce à mes paroles endormies.

Elle était partie vers le sud, il y avait moins d'une heure et nous souhaitait bonne route vers Hammarat.

hammarat

Mais ça, c'était encore du futur...


couv2

Je l'avais promis au Captain', alors voici un pdf reprenant l'ensemble des histoires d'Ifrah'. C'est loin d'être un joli pdf, mais si vous avez aimé suivre ses aventures, les voilà en un seul document.
J'ai ajouté en fin de document des cartes qui vous permettront de jouer les profils d'Ifrah', de son talj'hyal et de Sayyad si le coeur vous en dit !

Vous connaissez le cri : Alkemyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyy